Luttes féminines en Hayti : Quand l'égalité se heurte aux structures de la modernité-coloniale et au quota 30% d'illusion

0

 

                

  



Le 8 mars 2025, le Ministère de la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF), sous la direction de la Ministre Pédrica Saint-Jean et en présence de la conseillère présidentielle du CPT, Mme. Abraham Régine et de la représentante du secrétariat général de l'ONU faisant office de cheffe du BINUH, Mme. Salvador María Isabel, organise une cérémonie officielle pour célébrer la Journée internationale des droits des femmes. Déroulée autour du thème : « Femmes et Filles : Droits,égalité et autonomisation », lequel attire notre attention où plusieurs associations de droits des femmes ont revendiqué leur participation en tant que femmes déplacées dépourvues de moindres regards humains en raison de fe la violence armée perpétrée par les gangs. 


Dès lors, plus d’un couraient après la conseillère présidente, prétextant que «ce sont principalement les femmes dirigeantes qui malmènent les filles et les femmes déplacées dans les camps». Étant témoin de cette scène, il nous est devenu crucial d'examiner, compte tenu du contexte, la réalité de lutte contre les inégalités persistantes de genre en Hayti. Notre analyse s’oriente toutefois vers une perspective critique, arguant que la lutte pour l’égalité de genre, loin d’être un combat sympathique pour l’émancipation et le respect des droits des femmes, se structure autour d’une acceptation de rapport de pouvoir et même d’une accélération de l’inégalité et des formes de domination du modèle patriarcal-moderne-occidentalo-centré. Aussi étrange que notre approche paraît-elle, elle se tâche sur la toile du débat actuel comme un pont soudé à partir duquel les inégalités se tissent davantage dans la sphère de la discussion, mais il n'est pas impropre quant à l’ampleur et à la satisfaction graduelle dont cette mouvance moins accélérée apporte en Hayti pour des associations de femmes, au-delà de tous présupposés concernant la question de la féminicisation ou des luttes pour l’égalité de genre, malgré sa complexité contemporaine. L’histoire des revendications féminicisantes (non féministes) en Hayti, au-delà de toutes considérations périodiques et de ses différentes causes ou portées, met en lumière la perpétuation des structures patriarcales-modernes-colonialisantes à travers des dispositifs légaux et discursifs (compromission ou consensus). Tout le monde semble le savoir et l’accepter comme telle : c’est une avancée réussie par rapport au passé trouble des luttes pour le respect des droits des filles et des femmes. Parmi ceux-ci, la Constitution de 1987 amendée en 2011, (art. 17.1), dispose que : « Le principe de quota d’au moins trente pour cent (30%) des femmes est reconnu à tous les niveaux de la vie nationale, notamment dans les services publics» ; la structure de la communication fonctionnelle et la logique de la sémantisation de genre, peignent la toile du débat. Dit autrement, du point de vue typographique, cette Constitution accuse la domination du genre pronominal masculin sur celle du genre féminin. Cela étant, dans les formes linguistiques et performatives (non seulement cette constitution amendée en 2011 a été adoptée uniquement en français mais, cette promulgation en une seule version monolingue constitue une contradiction dans l’acte ; car, les articles 5 et 40 exigent « la co-officialisation du kreyòl et du français » et « l’obligation est faite à l’Etat de donner publicité par voie de presse parlée, écrite et télévisée, en langues créole et française aux lois, arrêtés, décrets, accords internationaux, traités, conventions, à tout ce qui touche la vie nationale […]. ».      

               

      Comme nous allons essayer de le prouver, ces quelques réquisits ou indices illustrent comment le cadre normatif ne fait que cristalliser l’infériorisation ou l'inégalité des femmes sous couvert de cette quête perpétuelle d’inclusion et de participation citoyenne. Alors que ces questions, d'ordre structurel, ne sont jamais mises sur la table ; mais y fument en dessous la jambe : paradoxe ou pire dialectique de l'engagement contre les principes républicains. S'il faut parler et agir pour l'égalité Femme-Homme ou Homme-Femme, ne faudrait-il pas avant tout, comme le défend si bien le professeur Luné Roc Pierre Louis (2018 : 52), questionner les « contradictions avec les principes républicains qui ne peuvent que promouvoir l’égalité inconditionnelle des dispositions et le cas échéant en dehors des conditions particulières relatives au sexe, à la couleur ou à l’origine sociale aborder la question » ? Parce qu'il faut prendre la couleuvre par la tête et non par la queue.


Un Tu-Alter jeté dans un trou-Ego Loin d'être catégorisée comme une barrière à double pincette contre la lutte pour l'égalité de genre en Hayti, la thèse défendue ici doit être, au contraire, vue comme une approche performative, dans son essence communicationnelle, qui se table sur une dialectique relationnelle foncièrement ancrée dans une réalité existante mais négligée : rapport sujet-sujet et non rapport d’individuation ou sujet-objet. Pourtant, de fait, c'est de la négativité qu'il s'agit. En ce sens que, cette lutte, loin d'être structurelle, mais superficielle, structurante ou factuelle, dans la mesure où toutes formes de lutte pour le respect des droits, de la liberté ou d'égalité, doivent se réaliser à partir des actions radicales et systématiques, si tant est que, réaliser l’égalité est le premier tranchon d'une relation intersubjective (Martin Blais, 1970). Mais non pas dans la discussion d'un Je qui s’impose, dans des conditions où l'Ego ne reconnaît l’Alter que comme son supplément ou subalterne, non pas en la protégeant ou en l’épargnant, mais en rendant sa situation de vulnérabilité plus exaspérée, dans l'intention d’enfoncer le clou dans le plancher. En cela, nous soutenons qu’il n'y a pas un rapport horizontal entre eux (le masculin et le féminin), ou tout court une relation de reconnaissance de l’Alter en tant que personne jouissant de tous les droits d’humanité (moral, politique, social, linguistique etc.), citoyen et/ou citoyenne, mais un rapport vertical où l’Ego ne reconnaît l'Alter que comme son subordonné, ou comme des individus-électeurs-représentants à modeler. Dans notre société et comme ailleurs, cette question fondamentale d’égalité Femme-Homme ou Homme-Femme (citoyen.ne, varie, dans certains points, via des réalités dissemblables. Mais, pour Jean-Marc Ferry, dans (Les grammaires de l'intelligence, 2007) cette question d’égalité de genre repose sur une dialectique relationnelle Je-Tu, dans le monde vécu. Cela étant, l’Ego reconnaît, non la présence, l'existence, la personnalité de l’Alter mais l’essence particulièrement et la singularité réservée à cette espèce absolue comme telle, dans une ambiance ontologique et non anthropologique où l'on voit l'autre comme rapport d'instrumentation ou fonction catégorielle et non comme relation de singularité absolue et commune, communication réussie, ou reconnaissance réciproque et l’expérience partagée. Ce sont ces réquisits ou indices qui garantissent selon Jean-Marc Ferry, les conditions d’un monde social, intersubjectif égalitaire. 


Un Il masculinisé, pieds-sous-cou La question de la reconnaissance de l'autre en tant qu’Autre prend alors une dimension ontologique (rapport sujet-sujet), si bien que communicationnelle et mette en cause le problème de l’espace d'action et refuse l'arithmétique d'un rapport instrumental : sujet-objet (dominant-dominé) de Je et de Il, au point que le seul rapport à l’Autre possible réside dans l'attraction de domination (fonction, grade et qualité de la personne, ou sexe ou et genre au-delà de son essence naturelle). Un rapport vertical, en revanche, que l’Autre accepte malgré lui, sa condition, sine qua non, de subalterne où le Il se substitue au Je auquel se croyant ceci ou cela où l'on accepte comme étant dominant; alors que, en termes de relation référentielle (pour écourter le rapport horizontal), lorsqu'il y a reconnaissance de l'Autre (Il) en tant que tel et l'expérience partagée (tenant compte de des dimensions communes relatives à la personne comme particularité substantielle et non comme etance) en tant que personne issue de ses substrats naturels et sociaux (voir Robert Spaemann, Les personnes, 2009), en dehors de ses fonctions, rôle, grade et qualité, l’Alter reste individué, personne ou humain dans sa nature première et doit être traité comme tel ou comme toutes autres personnes, sans tenir compte de son titre, de son sexe ou de son genre (voir, Jean-Marc Ferry, De la dignité humaine, 2016). Ainsi, l’argument corolaire à partir de laquelle la question d’inégalité de genre se ressource dans les rapports sociaux et de pouvoir, dans les sociétés éclatées voire dans celles de moins éclatées où le taux de prévalence financière est faible pour les femmes, une situation soutenue par le socle commun de la dominance du régime patriarcat : l'homme travaille et la femme s'occupe de la maison et des enfants ; ou du moins, même si la femme travaille, le babycitaire ou la ménagerie s'occupe de la maison ou des enfants, le revenu de la femme est inférieur à celui de l'homme, le travail de la femme est invisibilisé et infériorisé (voir Guerline Toussaint, La participation politique des femmes haïtiennes, 2011 et Rose-Myrlie Joseph, De l’invisibilisation des travailleuses domestiques haïtiennes, 2017) .                                              

   Dans l'autre cadre figure, le système patriarcal-moderne-occidentalo-centré qui prévaut dans la société haïtienne implique : si le revenu de la Femme est supérieur, elle doit se courber à l'homme parce qu'elle doit obéir à son homme ou du moins, parce que tout simplement elle subit les maux du syndrome performatif : elle est Elle, ou féminin, face à Il, elle doit courber l'échine, parce que le masculin remporte sur le féminin non seulement dans la langue française colonialisante, dans les livres et discours ecclésiastiques et dans l’imaginaire de colonialité qui structure les formes diverses d’exclusion de la fille et de la femme, tant dans le droit haïtien que des discours scientistes sous couvert d’universalisme, donc de surplombage des valeurs occidentalo-centrées, héritées de la logique de domination du modèle de modernité-colonialité (Voir Jhon Jairo Losada Cubillos, Modernité et colonialité. Une approche décoloniale pour comprendre la constitution de la subjectivité moderne, 2019).                                                                                                                              

  

      D’où la thèse selon laquelle, parler du modèle occidental universaliste ou d’une langue c’est porter une culture comme le soutient Frantz Fanon (Peau noire masques blancs, 1952). Autrement, comment défendre l’égalité entre les citoyens et citoyennes si la Constitution non seulement est basée sur le modèle de démocratie représentative minimaliste, écrite seulement et uniquement en français mais surtout où le genre grammatical masculin domine et subalternise le genre féminin et la personne citoyenne est réduite qu’en électrice-représentante dans les espaces de décisions sur les affaires concernant la société politique ?                                                                                                                                    

   Dans les sociétés qui subissent les poings du processus de colonialité-modernité-occidentalo- centré où prévaut la domination structurelle de colonialité du genre (María Lugones, The Coloniality of Gender, 2008), la Femme ne pourrait qu’être l’objet d’instrumentalisation des structures de rapport de domination sociale et des symbolismes de minorisation, de subalternisation et d’invisibilisation. Car, du moins, du point de vue typographique de l’usage unique de la langue française de la Constitution même, quel que soit le nombre de femmes, un homme petit qu'il soit, même s'il se fait appeler petit homme, il gagne la lutte de genre. Certaines associations de femmes tentent de renverser cette perspective à l'essor de mouvement féministe à travers le monde où certaines femmes se font hommes dans tous les sens, et soutiennent l'invention des organigrammes masculinisés (fut-il de l’écriture inclusive ou de la déconstruction des assignations d’identité discriminantes). Comment comprendre cette acceptation basique, alors qu'on lutte pour la reconnaissance de droits des filles et des femmes au même titre que ceux des garçons et des hommes comme citoyennes et citoyens parties prenantes de l’action politique participative et délibérative de la société ? De ce point de vue, nous avançons qu'il y a là en substance une double approche approche de la démocratie minimaliste représentative et linguistique qui surgissent sur la tablature des structures nominatives et par rapport aux assignations conventionnelles de la langue française et des performatives nominales grammaticales. (voir Paul Ladrière, La notion de Personne, héritière dune longue tradition, 1991). Le Il est différent d'Elle, pas comme anatomie naturelle en tant qu'espèce biologique singulière, mais comme essence particulière appartement à une classe de l'espèce humaine reléguée au second plan. De là, réside le rapport de genre Homme-Femme et non la relation Femme-Homme. Un rapport acceptable jusque-là ? Faudrait-il le rappeler avec Sebastien Lefévre, la langue colonialisante n’est jamais neutre, qui accepte la domination linguistique performative du masculin, acceptera l’aliénation identitaire du féminin qui prévaut dans la Constitution amendée de 2011 eu égard à la condition de la femme et/ou citoyenne en Hayti. Alors que certaines langues résolvent ce problème. Le il français équivaut à li et est transversal pour l’autre (Elle ou il) dans le kreyòl haytien. Le problème d’égalité de genre, sur le plan linguistique de la langue française colonialisante, est dorénavant résolu dans la langue et l’imaginaire linguistique et dans le vocabulaire du kreyòl haytien; alors que dans la question qui se brosse en logique de généralité en français, se réduisant en un masculin qui se remporte sur le féminin, accepté par les tenants de la lutte des droits des filles et des femmes, d'égalité Homme-Femme, jusqu'à avaler la convention représentative du quota de 30% de femmes dans les instances de pouvoir en Hayti, (voir Luné Roc Pierre Louis, Habermas et Haïti. 2014).


L’acceptation de l’inégalité par le quota de 30 % et le principe minimal de répresentativité      

       L’inscription d’un quota de moins 30 % pour la représentation des femmes dans les instances décisionnelles haytiennes, loin d’être une avancée, est une formalisation institutionnelle de l’infériorité féminine ou de remise en question des principes républicains, un biais autrement dit une aporie. Car comme le soutient Luné Roc Pierre Louis (2018 : 52), ce principe de quota 30% accuse : « une contradiction avec les principes républicains qui ne peuvent que promouvoir l’égalité inconditionnelle des dispositions et le cas échéant en dehors des conditions particulières relatives au sexe, à la couleur ou à l’origine sociale. » Autrement dit, les principes républicains ne reposent que sur la méritocratie. Soutenons-nous comme position que ce chiffre, plutôt qu’une véritable volonté d’émancipation comme le pretendait Marie Laurence Joslyn Lassèque (L’amendement de la constitution haïtienne de 1987. Enjeux, limites et perspectives, 2012 pp. 189-193), fonctionne non seulement comme une contradiction au modèle de démocratie répresentative que soutent cette Constitution amendée, mais ce quota de 30% accuse surtout une concession octroyée par le système structurel patriarcal : qui admet que la femme ne peut prétendre à la validité d’une participation égale, mais lui accorde un espace restreint, toléré pleinement dans une certaine limite, et même défendu comme un butin de guerre par les associations de femmes en Hayti Paradoxalement, l’existence même de ce quota minimal, consacre l’exceptionnalité de la présence féminine dans l’arène politique et administrative et les autres sphères de décision du pays. Si l’égalité était réelle, elle n’aurait pas besoin forcement d’être prescrite par le droit. Malgré que plus d'un avancent que c'est la résultante d'un processus de luttes menées par des pionnières du respect de droits des femmes à travers l'histoire d'Hayti, comme en autre les femmes aborigènes d’Hayti (Anacaona etc.) qui ont résisté et combattu face au génocide entamé par les espagnols de 1492 à 1520, (voir Vertus Saint Louis) ; période de résistance contre l’esclavagisation et des revoltes pour l’independance 1791-1806 (C. Fatima, S. Bélair, C. Flon, S. Louverture, V. Montou etc. (voir Carolyne E. Fick 2017), période de resistance contre l’occupation américaine et des luttes pour les droits des femmes à la participation dans la démocratie répresentative, entre 1934-1957, (La Ligue Féminie d’Action Sociale etc. (voir Madeleine Sylvain-Bouchereau, 1957) et de la période de 1958 à 1986, et de 1986 à nos jours (voir Feguenson Hermogène, 2019 et  Melissa Beralus, 2022).        

                       

       Cette assignation quantitative et qualitative non exhaustive des diverses formes et résistances et de combat ou de luttes de femmes et filles en Hayti de 1492 à 2025, témoigne une transformation et la volonté de participation politique des femmes-électrices-représentantes et non comme véritable citoyennes qui participent et délibèrent dans l’espace politique de décisions. Ainsi, ce droit de représentativité minimale constitue un privilège dans la logique instrumentale de démocratie minimaliste représentative et exclusiviste et non en un droit fondamental où la femme est véritablement une actrice-citoyenne, co-autrice de la procédure participative et délibérative des décisions politiques, axée sur la formation individuelle et collective, autrement dit : « la décision légitime n’est pas la volonté de tous [et de toutes], mais celle qui résulte de la délibération de tous [ et de toutes]; c’est le processus de formation des volontés qui confère sa légitimité au résultat, non les volontés déjà formées [ des répresentantes et représentants].» (voir Bernard Mamin, 1985 et Françoise Albertimi, et. all, 2024). Dès lors, l’acceptation de l’inégalité par le quota de 30 % et le principe minimal de représentativité du modèle minimaliste et exclusiviste de démocratie représentative ne font que renforcer les structures inégalitaires que prétend combattre les actrices et acteurs au travers de la Constitution amendée de 2011. Autrement dit, il semble plus à une lutte de l'inégalité liée à la participation minimale des femmes, lesquelles peuvent jouir privilèges que les hommes dans les espaces d'exécution ou de pouvoir plutôt qu'une lutte structurelle pour la véritable participation de toutes et de tous dans la procédure de décisions, d’abord au niveau local, et ensuite nationale, ce qui le cas échéant implique l’usage de la langue nationale qui unit toutes et tous les haytiennes et haytiens dans la vie politique et sociale du pays, condition véritable pour l’intégration, la participation, la délibération, et l’inclusion de toutes les parties prenantes dans les prises de décisions. Car ni la logique instrumentale mono-linguistique du français de fait, comme seule et unique langue de l’État, du droit et de l’éducation et la représentativité minimaliste qui réduisent les citoyennes et citoyens en électrices et électeurs sont des syndromes de l’aliénation de la personne humaine en Hayti, fut-elle une personne de nationalité et/ou citoyenneté haytienne (Gabriela Alejandra Veronelli, 2016, 2024).


Les désignations et indexations performatives épistémiques et linguistiques francophilistes      

        Partons de l’idée que la langue (française), en tant que dispositif de pouvoir, joue un rôle fondamental dans la perpétuation des inégalités de genre. De ce point de vue, en Hayti, comme dans de nombreuses sociétés francophonisées (résultat du processus de francophonisation où la langues de l’Autre (langues arawak, tayino, karibe, africaine, ou kreyòl etc.) sont minorisées et mises hors du jeu de pouvoir et donc les locutrices et locuteurs sont exclu.e.s de la participation politique et sociale depuis la période esclavagisante jusqu’en 1987, où la Constitution institue la co-officialisation de la langue kreyòl et celle du français, dans les articles 5 et 40) le masculin remporte toujours sur le féminin, sans prendre en compte le nombre ou l’importance de femmes présentes. C'est un fait, un constat soutenu par des conventions linguistiques propre à la langue française. Donc, le combat pour l’émancipation de toutes et de tous est avant tout un combat épistémique, linguistique et sociopolitique, d’abord dans le pouvoir de définition ou d’assignation identitaire (Claudia Bourguignon Rougier, Un dictionnaire décolonial, perspectives depuis Abya Yala Afro Latino América, 2022). De plus, ce phénomène linguistique n’est pas anodin : il reflète une logique structurelle où l’individualité féminine est catégoriquement niée au profit d’une domination symbolique du masculin, ce qui se réalise à travers la désignation du mode générative par le mode masculin. Dans les sphères de pouvoir, cette invisibilisation de la fille et de la femme ou de la citoyenne se manifeste par des formules inégalitaires, (Madame un tel…) où une assemblée majoritairement féminine sera désignée au masculin pluriel. Cette assignation performative nominale, où le féminin est aliéné en un masculin, est une preuve supplémentaire que la lutte des femmes pour le respect des droits, de l’intégration ou de la participation dans la sphère de pouvoir est, dans sa forme actuelle, une lutte pour institutionnaliser l’inégalité (fut-elle de genre) plus que pour l’abolir. Voulant approfondir cette réflexion, revenons-nous sur la toile, avec l’idée que le langage, en tant que dispositif de pouvoir, ne se limite pas à la simple structure attributive grammaticale. Il est plus que cela. Parce qu’au fond, il agit aussi comme un outil de normalisation de rapports sociaux (lutte des actrices et acteurs, confrontation de champs, et de catégorisation sociale, dans le sens de Pierre Bourdieu et John B. Thompson, Langage et pouvoir symbolique, 2001 ; Nicolas Duvoux, Les formes de l’assignation identitaire, 2017) fixant dans la langue une hiérarchie verticale qui dépasse le cadre strictement linguistique. Ce principe d’ordre conventionnel absorbé par l'imaginaire réel des personnes (femmes et hommes), qui relègue systématiquement le féminin à une position d’infériorité, d’invisibilisation quelle que soit la réalité numérique ou symbolique des femmes concernées, est l’une des principales bases des inégalités entre les femmes et les hommes surtout dans les sociétés qui ont subi et continuent à perpétuer les structures langagières et symboliques d’assignation identitaire inégalitaire par le processus de genrification coloniale et colonialisante de l’esprit et de l’action axée sur la colonialité du genre occidentalocentrée. Laquelle est une construction sociale-historique particulièrement propre à la période de colonisation et de colonialisation occidentalocentrée-moderne où l’infériorisation économique, politique, cognitive ainsi que l’infériorisation du genre non-masculin donc féminin en ce qui concerne le contrôle de la production et de la reproduction ont été longuement institué (Oyèrónkâe Oyewùmí, The Invention of Women: Making an African Sense of Western Gender Discourses, 1997 et María Lugones, La colonialité du genre, 2008).  


        Tablant sur cette réflexion à partir de laquelle le phénomène mono-linguistique exclusif du français et la représentativité exclusive ne sauraient être réduits à une convention arbitraire, mais traduisent également une architecture cognitive et sociale qui érige la masculinité, la modernité et la colonialité en seul et unique référent universel et incontestable. Ainsi, le Il prend l'avantage sur l’ Elle, peu importe le cas, pluriel ou singulier, ce que Jean-Marc Ferry, appelle plus largement possible les prédicaments de la logique transcendantale et désignaments qui se trahissent grammaticalement en tant que nombre, genre et cas ou d'opérateurs d’individuation. Partant de l'idée qu’en instaurant une primauté du genre masculin, du principe de la représentativité exclusive, du monolinguisme français jusque dans les désignations les plus anodines, le modèle de démocratie représentative que promet la Constitution amendée de 2011 agit comme un instrument d’effacement de la subjectivité féminine, renforçant une perception du monde de l'action où le féminin demeure secondaire, marginal ou invisible, subordonné au masculin, si bien qu'on ne puisse même parler de féminin, de la citoyenne mais d’électrice, qui n’a le droit minimal que de se faire représenter. Or, c'est un problème auquel la langue kreyòl haytienne et la participation inclusive de toutes et de tous dans sa plus petite particularité (fanm ou gason : se nomme Li ; et peu importe la dimension grammaticale d'une marée humaine où les femmes sont majoritairement présentes, il s'agit bien de Yo, non pas d'un Ils, ni d’Elles à grande gueule française, qui avale l’attrait de la féminité, en réduisant au silence le nombre de femmes y inclus, ou son contraire).     


  Cette invisibilisation n’est pas sans conséquence dans les sphères de pouvoir que ce soit en Hayti en tant pays où le pouvoir politique et l'administration de l'État sont colonialisants et colonialisés et francophonisés, et l’imposition systématique du masculin dans le langage produit une naturalisation de la domination, rendant toute contestation de cette hiérarchie immédiatement suspecte, voire illégitime. Voilà pourquoi l’on admet la question de participation du quota de 30% et de la représentativité minimaliste du modèle de démocratie représentative, font disparaitre la citoyenne pour la remplacer en une électrice-représentante. Ce qui fait que la résistance féminine, loin de renverser l’ordre établi, risque paradoxalement de consolider les structures d’exclusion qu’elle prétend combattre, jusque-là. A cet effet, (voir Françoise Vergès, Décoloniser la langue française. Pour une politisation de la Francophonie, 2018 et Frenand Léger, Réflexions sur la situation linguistique en Haïti. Entre propagande et discours scientifique, 2020).


L’exception et non la règle    

       Situant d’un point de vue que la norme est que l'homme est primé pour les postes de décision, dans l'administration publique et sur le champ politique. Toutefois, l'exception survient en ce que le quota de 30% de femmes, en termes de représentation, doit être respecté. A cette règle, la société haytienne est claire là-dessus, d'ailleurs toutes les luttes menées durant les 30 dernières années c'est pour respecter ce quota minimal, comme principe officiel institué par la Constitution de 1987 amendée en 2011. Il est évident que, le fait d'accepter cela comme règle officielle, et de la revendiquer à chaque fois qu’une décision s’est prise pour constituer ou engager l'État, c'est d'accepter l’inégalité féminine, au-delà de toutes luttes menées et du respect de droits des femmes de nationalité ou de citoyenneté haytienne.


Le régime de droit patriarcal et de démocratie représentative exclusiviste est institué même dans le parler humain, notamment dans certaines sociétés qui se disent modernes et/ou modernisées (donc occidentalo-centrées), qui fait que la femme est reléguée à la subordination, quelle que sa taille, sa fonction, grade ou rôle. C'est dire que dans le champ auquel elle appartient, ses confrères, présupposent qu'ils détiennent l’avantage du régime patriarcat sur elle, étant donné que la règle c'est le masculin et elle, l'exception. Or l'exception vient d'abord et avant tout de la règle. D'ailleurs il n’y a pas de règles sans exception, non le contraire. C'est peut-être dans cette sphère que se trouve la lutte superficielle-structurante de l'inégalité Femme-Homme dans la participation-représentative aux décisions au plus haut niveau de l'État. Réitérons que la lutte menée par les femmes et associations de femmes doit rejeter l'acceptation d'être l'exception à la règle, ou ne doit pas se contenter de s'être traitée comme Elle, mais comme Li. Parce que, dirait-on, l’acceptation de l'assignation nominale est déjà d'accepter l'inégalité et d'être nommé comme tel. Par exemple, personne n’est né esclave, il peut être né dans l'esclavagisation, un système social de conditionnement des personnes esclavagisées. Donc les traits généraux de l’assignation performative nominale en langue française construisent la personne en esclave et non en esclavé / esclavage et non en esclavagisation, dès lors, parler une langue colonialisante c’est accepter d’être assigner et traiter comme colonialisé dans l’esprit et dans l’action (voir Ngugi wa Thiong'o, Décoloniser l’esprit, 2011 et Carine Nassif-Gouin, Comment faites-vous : De la décolonisation de l’action ?, 2019). 


De même accepter que l'on traite les femmes comme 30% alors qu'elles dépassent la stase de 52% en Hayti, c'est déjà leur assiégée à l'inégalité de genre, c'est déjà accepter que le Il remporté sur l’Elle peu importe son prix ou sa performance masculinisée, face à de milliers de femmes. Une chose est réelle et calquée dans l’imaginaire de la personne de sexe féminin que le masculin se remporte sur le féminin, c’est grammatical. Que le français se remporte sur le kreyòl en Hayti, c’est sociolinguistique. Que la citoyenne est réduite en électrice-représantante d’au moins 30%, c’est démocratique-représentative. Tous ceux-ci ce sont les résultats et résultantes de la différenciation coloniale-monolinguistique- moderne-partiarcale-démocratique-représentative-occidentalo-centrée. Une différenciation ontologique aliénante, peu importe la collection de femmes et d'hommes, le masculin, francophone, électeur-représentant s'accroche au plan d'accord contre toute forme de participation délibérative citoyenne, fut-elle de référent du peuple-citoyen : universalité du δῆμος (dêmos) (voir Luné Roc Pierre Louis, De quel référent de peuple vient le populisme, 2021).


Une lutte qui accélère et accepte l’inégalité et le principe d’exclusion comme norme d’inclusion exclusive Les politiques de promotion de l’égalité de genre, telles qu’elles sont actuellement conçues en Hayti, ne déconstruisent pas le système moderne colonial patriarcal, ou tout simplement, elles le reanchouque ou elles le réajuste en le rendant plus acceptable, dans la mesure où l’on ne pose pas le problème dans son essence communicationnelle décoloniale et dialectique relationnelle : rapport de verticalité et rapport d’horizontalité de genre. En revendiquant l’application stricte d’un quota de 30% ou en s’accommodant des formes linguistiques et symboliques du pouvoir masculin, et du monolinguisme francofoliste, la lutte pour le respect des droits des femmes et contre les inégalités liées auc conditions matérielles d’existence des femmes en Hayti finit par se conformer aux normes qu’elle prétend pourtant combattre. Pas d'à sortir de là. Cette dynamique paradoxale est observable dans la manière dont la « féminisation » des espaces politiques ou administratifs est célébrée comme une victoire, alors qu’elle se fait dans un cadre de subordination structurelle inchangé : l'on développe des rapports de pouvoir aux femmes pas des relations de pouvoir, en tant qu'un Tu assujetti et non en tant qu'un il à partir duquel découle la reconnaissance réciproque, puisqu'on ne peut pas reconnaître l’Alter par le rapport que l'on s'en tient avec lui, mais par la relation intersubjective de la reconnaissance réciproque. Or, plus encore, cette acceptation juridique et institutionnelle de l’inégalité, soutenue grâce aux mouvements revendicatifs des associations de femmes qui réclament leur participation de moins 30% aux décisions de pouvoir de l'État, empêche la remise en question des rapports de force fondamentaux modernes-coloniaux qui structurent la société haytienne en deçà de toute expérience partagée du monde de l'action où sont bannies toutes les formes d’indifférence insidieuse plaçant de considérables obstacles sur la voie des luttes des femmes de couleur pour leur propre liberté, leur intégrité et leur bien-être, ainsi que sur la voie des luttes pour l’intégrité communale, qui leur sont liées, comme l’arguant María Lugones. 


    Conclusion 

 Partant de l’hypothèse que la question de l’égalité entre femmes et hommes en Hayti, hors de tout questionnement des structures de la modernité-colonialité, car elle repose sur des ajustements symboliques plutôt que sur une transformation structurelle véritable. Autrement dit, tant que l’on se contente du quota de moins 30% et de cette instrumentalisation monolinguistique francofoliste inégalitaire, et à la démocratie représentative minimaliste, sans s’attaquer aux fondements du régime patriarcal-moderne-occidentaliste qui soutient que l'homme domine la femme ou le masculin se remporte sur le féminin, les inégalités structurelles persisteront sous une autre forme.


        Il est impératif de repenser cette lutte en allant au-delà des concessions superficielles «je réclame le respect du quota de moins 30%», « j’ai le droit de décider pour mes financeurs et électeurs », « j’ai le droit de voter, ratifier, promulguer ce que qui le peuple-citoyen n’aurait jamais voulu ». Cela implique non seulement de repenser la lutte pour les droits des filles et femmes haytiennes, en radicalisant ses avancées, mais pour l'heure insuffisant face à la modernité-coloniale-partiarcale-democratie-représentative-monolinguiste-francofoliste, mais aussi de remettre en question toutes les formes domination dans les sphères langagières et institutionnelles ou du moins, de défendre le modèle de relation symétrique tel que promu dans kreyòl haytien, qui résout déjà ce problème d'égalité dans la nomination performative tant du point de vue de genre (il et elle se disent li) que du point de vue communicationnel ou de relation référentielle (rapport horizontal ou linéaire : où l’Ego reconnaît l’Alter dans sa singularité en tant que personne et inversement, reconnaissance réciproque, et de l'expérience partagée).     


         Tout ceci pour dire que, tant que la femme est assignée à une position subalterne féminisante, invisibilisante, et que sa présence dans les espaces de pouvoir est perçue comme l’exception et non la norme, la lutte des femmes et/ou féminine et/ou féministe restera une chouque pour rebourgeonner et faire fructifier l’arbre de la mort épistémique, linguistique, sociale, économique, juridique, politique, et culturelle, lequel fruit de la mort est indigéré détruit la personne humaine féminine par l’infériorité plutôt que l’émancipation. « Penser-agir autrement, c’est rêver-vivre un monde égalitaire ».


Par : 

★ Elmano Endara JOSEPH

  • joseph.elmano_endara@student.ueh.edu.ht 
  • Juriste, Mémorant en Communication sociale/ Faculté des Sciences Humaines, 
  • Masterant I en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/ Cesun Universidad, California, Mexico 


★ Kenny THELUSMA

  • kennythelusss@gmail.com
  • Mémorant en Communication sociale/Faculté des Sciences Humaines


Tags

Enregistrer un commentaire

0Commentaires
Enregistrer un commentaire (0)